LESLY FRANÇOIS MANIGAT : UN POLITIQUE FACE A LA POLITIQUE

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Simple entraîneur de volleyball et témoin oculaire de cet épisode heurté de notre histoire, c’est au gré de la mémoire que je livre ici, en moins de cinq (5) minutes — tout en assumant ma modestie — ma compréhension du bref passage (133 jours) de Saint-Roc Leslie François Manigat à la tête de l’État. Comment ce brillant pédagogue politique n’a-t-il pas été adopté par le peuple, ni durant sa présidence éphémère ni dans la mémoire collective, où il semble osciller entre rigueur académique, méfiance et attentes populaires déçues ?
Intellectuel de formation, politologue de haut vol, constitutionnaliste — licence et diplôme d’études supérieures à la Sorbonne, passage par l’IEP de Paris, carrière d’enseignant-chercheur entre l’Europe et les Amériques — l’éminent professeur Manigat se distingue par un brillant parcours académique qui le prépare à gérer de graves crises politiques.

Et pourtant, il incarne ce paradoxe d’un cursus théorique censé armer pour l’action, mais déjoué par les aléas et contingences d’une pratique politique, notamment d’une présidence piégée par une conjoncture brutalement contrainte. [1]

À l’hiver 1987-1988, la fameuse formule de Bismarck « la politique est l’art du possible » se rétrécit tragiquement : le scrutin du 29 novembre 1987 s’effondre dans une tragédie sanglante et le processus est annulé. [2]

Quelques semaines plus tard, un nouveau vote est organisé sous l’égide des autorités de transition. Celui-ci se déroule sous un boycott massif, des soupçons d’irrégularités, et Manigat, y ayant participé dans une « percée qu’il qualifie de Louverturienne », entame, le 7 février 1988, un mandat aussitôt grevé d’un soupçon originel d’illégitimité. [3][4]

L’invocation de Bismarck éclaire autant qu’elle accuse : gouverner, c’est arbitrer dans des marges étroites, viser le « moindre mal » et le « mieux atteignable ». [5] 

Or, en 1988, les équilibres de la transition haïtienne sont fragiles, lestés d’une mémoire collective où le précédent autoritarisme de la présidence du Dr. François Duvalier a durablement altéré la confiance entre un pouvoir civil fort et des forces de l’ordre.

Énoncer cela n’implique ni procès ni anathème : c’est reconnaître une structure de défiance qui bornait d’emblée l’exercice présidentiel d’un Manigat dont l’intelligence politique, jugée, à tort ou à raison, exigeante et rectiligne, pouvait susciter des réserves et, même des craintes.

Pourtant, l’obstacle déterminant fut peut-être ailleurs : la distance avec le pays réel. Une partie de l’opinion et de l’imaginaire collectif voit dans l’entrée en fonction de Manigat, au lendemain des violences de 1987, une trahison des attentes populaires — comme s’il avait « validé » un processus biaisé, meurtri, voire « assassin ».

Cet « opportunisme » perçu, associé à l’image d’un couple jugé hautain et déconnecté du pays profond après de longues années à l’étranger, a miné la base populaire d’un pouvoir déjà précaire. [6]

Sur le terrain institutionnel, le Président Manigat a tenté d’affirmer la primauté du droit constitutionnel et de reprendre la main sur l’architecture cloisonnée, et très méfiante des forces armées.

Le 20 juin 1988, après des décisions touchant des officiers clés, il est renversé. Il n’aura gouverné que cent-trente-trois (133) jours — le temps d’esquisser une stratégie, pas celui de réconcilier le pays avec son « art de faire la politique » . [6][7]

Au final, un académique « rigoureux » s’est heurté à un apprentissage démocratique balbutiant, à une transition conflictuelle, à une opinion publique observatrice mais aussi meurtrie, et à des institutions prudentes et méfiantes.

Son échec tient moins à une seule force qu’à la combinaison d’une légitimité contestée au départ et d’un déficit d’écoute populaire malgré la diffusion de son émission hebdomadaire en créole intitulée « Ti Koze anba Tonèl », dont l’objectif affirmé était de commenter, ou plutôt de faire comprendre au peuple l’actualité politique et sociale du pays ; d’ailleurs dans des éléments de langages impénétrables pour la grande majorité des haïtiens.

Reste une question, ouverte et nécessaire : Le Président Saint-Roc Leslie François Manigat n’a-t-il pas été — j’hésite entre aussi ou plutôt — un incompris ?

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
  • [1] Jean-Michel Caroit, « Leslie Manigat (1930-2014), ancien président d’Haïti », Le Monde, 1er juillet 2014 (maj 1er juillet 2014). Lien :  (lemonde.fr/disparitions/article/2014/07/01/leslie-manigat-1930-2014-ancien-president-d-haïti_4448749_3382.html). Consulté le 17 septembre 2025. Le Monde.fr
  • [2] Don A. Schanche, « Haïti annule l'élection en pleine violence : 17 personnes tuées lors d'une fusillade dans un bureau de vote à la capitale », Los Angeles Times, 30 novembre 1987. Lien : (latimes.com/archives/la-xpm-1987-11-30-mn-16902-story.html). Consulté le 17 septembre 2025. Los Angeles Times.
  • [3] James Rupert, « Haitians Boycott Vote », The Washington Post, 17 janvier 1988. Lien :(washingtonpost.com/archive/politics/1988/01/18/haitians-boycott-vote/5bb63f9e-298f-4862-8661-8ded15aa398e/). Consulté le 16 septembre 2025. The Washington Post
  • [4] Le Monde, op. cit. (note [1]) — sur l’interruption sanglante du 29 novembre 1987, le boycott et l’«élection » de janvier 1988 ayant conduit à l’investiture du 7 février. Le Monde.fr
  • [5] « Otto von Bismarck », Wikiquote (entrée citant l’entretien du 11 août 1867 avec F. Meyer von Waldeck, repris dans Die Gartenlaube, 1876, p. 858). Lien :(en.wikiquote.org/wiki/Otto_von_Bismarck). Consulté le 17 septembre 2025. Wikiquote
  • [6] Greg Chamberlain, « Leslie Manigat obituary », The Guardian, 30 juin 2014. Lien :(theguardian.com/world/2014/jun/30/leslie-manigat). Consulté le 16 septembre 2025. The Guardian
  • [7] James Rupert, « Military Stages Coup in Haiti », The Washington Post, 19 juin 1988. Lien :(washingtonpost.com/archive/politics/1988/06/20/military-stages-coup-in-haiti/5a844958-5df8-4639-892f-4609979af4c3/). Consulté le 17 septembre 2025. The Washington Post

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