Comprendre le budget 2025-2026 du MJSAC à travers une analyse des quinze (15) dernières années.

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Acteur de certaines conférences budgétaires du Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique (MJSAC) depuis 2010, je me considère bien placé pour me poser des questions relatives au budget de cette année, d’autant que l’année dernière, en tant que Directeur général de l’Institution, nous nous sommes battus, le Coordonnateur de l’Unité d’Études et de Programmation (UEP), pour que le budget du ministère reflète la transversalité de la Jeunesse autour de la problématique de l’INSECURITE.
Depuis une quinzaine d’années, le MJSAC voit ses crédits progresser de manière constante, sans que cette hausse se traduise clairement par des résultats tangibles et mesurables pour la Jeunesse et le sportifs qui devraient en être les premiers bénéficiaires.

Les documents budgétaires indiquent qu’en 2010–2011, les crédits initiaux s’élevaient à environ 284M Gdes (144 M de fonctionnement et 140 M d’investissement), complétés par environ 20 M Gdes de financement extérieur (FNUAP). D’autres agrégations de la même période évoquent près de 500M Gdes en exécution, ce qui correspond à une différence due aux rectificatifs et à l’intégration de lignes hors du titre initial.

Quoi qu’il en soit, l’ordre de grandeur reste très inférieur au budget rectificatif 2024–2025, chiffré à≈1,585 Md Gdes, soit une enveloppe cinq à six fois plus élevée qu’au début de la décennie 2010.Entre-temps, le Programme d’Investissements Publics (PIP) du ministère a atteint 354 M Gdes(2012–2013), dont 270 M de fonds propres et 84 M de dons, signe d’une montée en charge progressive des projets.

Cette trajectoire, tout en dessinant une croissance nominale, reflète à la fois l’inflation, l’extension des missions confiées au ministère et la volonté affichée de faire de la jeunesse un levier de paix sociale, d’insertion professionnelle et de performance sportive. Mais le profil de dépenses révèle un paradoxe saisissant : dans le budget 2024–2025 rectifié, environ 78 % des crédits (environ1,185 Md Gdes) couvrent les salaires et le fonctionnement (titre III), tandis que près de 22 %(environ 400 M Gdes) sont alloués à l’investissement (infrastructures et programmes).

Autrement dit, près de quatre gourdes sur cinq servent à faire fonctionner la machine administrative, laissant moins d’un quart pour des projets d’investissement sur le terrain. Rapportée aux environ 658 agents mentionnés, la charge annuelle moyenne par tête frôle 2,1 M Gdes, un chiffre difficile à interpréter tant que les résultats produits par ces effectifs ne sont pas objectivés.

Le défaut majeur est en effet l’absence d’indicateurs de performance rattachés aux objectifs officiels, souvent annoncés à grand renfort médiatique. Le ministère se fixe des finalités ambitieuses— formuler et piloter la politique de jeunesse, promouvoir l’éducation au civisme et à la paix, réhabiliter les infrastructures, détecter et former les talents, insérer les jeunes par le sport — sans préciser de cibles chiffrées : combien de jeunes formés ou insérés ? Combien d’équipements ont été livrés, dans quels délais ? Quel est le taux d’utilisation, quel est le coût par bénéficiaire, et quels sont les effets sur la cohésion sociale ?

Sans ces métriques, l’évaluation devient approximative, voire conjecturale, et la reddition de comptes inopérante, sinon un vœu pieux.

À cette lacune majeure s’ajoutent des fragilités institutionnelles. L’insuffisante consolidation du cadre organique du MJSAC mine la stabilité de l’action publique : missions parfois floues, chevauchements intersectoriels (éducation, emploi, culture, sécurité), procédures d’exécution perfectibles et un suivi-évaluation faible.

Cette architecture aux contours flous limite l’efficience d’un budget qui, par ailleurs, pèse peu sur l’effort national (autour de 0,5 % du budget de l’État, selon les exercices), loin derrière l’éducation ou la santé. Le contraste est saisissant entre la centralité politique accordée à la jeunesse (paix, sécurité, relance économique, image internationale via le sport) et la marginalité budgétaire du ministère censé l’incarner.
 
Pour sortir de ce paradoxe, caractérisé par de nombreux moyens supplémentaires mais peu d’impact démontré, trois (3) chantiers s’imposent.
  1. Rééquilibrer la structure des dépenses. Sans sacrifier les fonctions vitales (rémunérations, maintenance), viser à terme un ratio investissement/fonctionnement plus proche de 40/60 (ou a minima 30/70), en orientant la progression budgétaire vers des lignes programmatiques assorties d’outputs concrets : terrains et plateaux sportifs réhabilités centres jeunes, programmes d’“apprendre-par-le-sport”, dispositifs d’inclusion des jeunes risque, filières féminines, parasport, et maillage territorial équilibré.
  2. Installer une culture de résultats. Pour chaque objectif, il faudrait qu’un cadre logique comprenant des indicateurs, des lignes de base, des cibles annuelles, des coûts par bénéficiaire et des évaluations indépendantes soit adossé. Voici quelques exemples simples et vérifiables : nombre de jeunes formés (par tranche d’âge et par département), taux de rétention des filles dans les filières sportives, part des clubs et des fédérations ayant reçu un appui qualifié, nombre d’installations réhabilitées conformes aux normes, indicateurs de civisme (participation communautaire, volontariat) dans les zones d’intervention dont les données pourraient aider graduellement à une appréciation positive des bailleurs de fonds nationaux et internationaux.
  3. Consolider le cadre juridique et la gouvernance. Clarifier la base organique du MJSAC, formaliser les synergies interministérielles (Éducation, Emploi, Intérieur/Sécurité, Santé, Culture), instituer des contrats d’objectifs et de moyens avec les directions déconcentrées et les opérateurs (fédérations, ONG, collectivités), et publier un tableau de bord trimestriel et un rapport annuel de performance. La transparence (budgets, marchés, réalisations géolocalisées) doit devenir la règle.

Enfin, nous soumettons, humblement, quelques questions que nous jugeons pertinentes pour la prochaine reddition de comptes, d’autant plus nécessaires que les dernières années ont vu se multiplier les scandales d’irrégularités et de corruption dans la gestion des fonds du MJSAC, au profit des intérêts de clans plutôt que de l’intérêt général. Elles visent la traçabilité, l’efficacité et la responsabilité des décideurs et appellent à des réponses étayées par des données et des audits:
  • Quels programmes 2023–2025 ont effectivement fait du jeune le « pilier » annoncé, et avec quels résultats chiffrés (bénéficiaires, infrastructures, emplois créés) ?
  • Quelles mesures correctrices sont prévues pour réduire la part de fonctionnement et accroître l’investissement utile ?
  • Quels indicateurs permettront de mesurer l’éducation à la paix et le civisme, et comment seront-ils corrélés aux crédits engagés ?
  • Quelle stratégie à 5 ans pour transformer ≈1,6 Md Gdes/an en impacts durables (réduction de la violence juvénile, insertion, performance sportive, rayonnement féminin) ?
  • Comment la politique de jeunesse s’articule-t-elle avec la sécurité, l’Éducation, la santé et la culture, afin d’éviter les silos et de multiplier les effets de levier ?

En somme, la hausse nominale du budget du MJSAC est indéniable ; ce qui manque, c’est la preuve que chaque gourde investie change la vie des jeunes. Le pays n’a pas seulement besoin d’un ministère mieux doté : il a besoin d’un ministère comptable de ses résultats.



Sources consultées : documents budgétaires officiels (budget.gouv.ht : LFI/LFR 2010–2011, 2012–2013,2024–2025 ; PIP 2012–2013), données de financement extérieur (FNUAP) et compilations de tiers (haiti-now.org). Les chiffres et pourcentages cités proviennent de ces pièces ou de calculs effectués à partir d’elles.

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