Depuis quelque temps, une scène se répète : des voix venues de partout envahissent les plateaux et les réseaux sociaux pour raconter des anecdotes historiques, souvent en promouvant des livres où des théories fragiles sont énoncées avec assurance, comme si l’imprimé transformait une hypothèse en fait avéré, pire encore, en vérité absolue.
Au nom d’une proximité présumée avec des événements ou des protagonistes désormais disparus, elles érigent ces récits en certitudes, parfois en rupture avec ce que l’on croyait établi. Plus troublant : les rôles sont redistribués, les uns angélisés et blanchis, les autres diabolisés, au nom du sempiternel slogan : « Pour l’histoire et pour la vérité ». S’agit-il d’un simple goût du récit ou d’une volonté de remodeler notre mémoire collective ?
Je ne suis pas historien, mais je revendique une posture critique : lire, recouper, exiger des preuves. Selon mon humble avis, le doute critique, dont je suis pétri, n’attaque pas l’Histoire ; il la protège.
Je tiens d’abord à saluer celles et ceux qui, portés par les avancées technologiques — numérisation d’archives, intelligence artificielle, bases de données, enregistrements désormais accessibles, cartographies, croisements rapides des sources — élargissent le champ de la recherche historique. Ces outils nous permettent de faire dialoguer, avec une puissance inédite, des matériaux longtemps dispersés : l’écrit, le matériel, l’oral.
C’est précisément cette oralité — que je ne rejette pas, mais que je questionne — qui constitue le fil conducteur de ce propos : car ses fragilités tiennent d’abord à ce qu’aucun chercheur, témoin ou narrateur ne se défait totalement du prisme hérité, parfois déformant, de son éducation, de sa formation, de sa position sociale et des rapports de production dans lesquels il évolue. À cela s’ajoute une «bibliothèque » silencieuse, mais déterminante : l’héritage oral, ses réflexes, ses loyautés, ses tabous.
Autrement dit, qu’elle soit orale ou écrite, la multiplication des sources ne neutralise pas automatiquement les postures. Elle ne dissout ni les automatismes intellectuels ni les récits commodes. Elle peut même, paradoxalement, servir à habiller de « scientificité » des hypothèses vieillies, parfois sanctifiées en dogmes, alors même que certaines sont déjà fragilisées par des travaux sérieux en anthropologie, en épistémologie historique, en psychologie et dans d’autres disciplines connexes.
D’où l’exigence, aujourd’hui, de questionner la solidité de certaines « nouvelles certitudes » dont se targuent ces auteurs, car elles procèdent parfois — je ne veux pas dire souvent — d’écrits contestés, de produits, sélectionnés ou consacrés par les vainqueurs successifs, autant que d’une mémoire orale transmise dans des cercles fermés où l’accès aux sources reste inégal, parfois opaque.
Et il faut le dire : des récits, en circulant de génération en génération, charrient des filtres sociaux, des effets de maquillage, des glissements subtils ou pernicieux, capables de transformer une version circonstanciée en vérité réputée.
La tradition orale, par nature, est mouvante : chaque conteur y imprime sa sensibilité; le récit se réajuste selon le temps, le lieu, l’auditoire. L’après-1804, par exemple, a durablement reconfiguré la mémoire collective : l’assassinat de Dessalines en 1806 ouvre la fracture entre l’Ouest républicain et le Nord monarchique, et chaque camp impose sa propre lecture, forgeant un récit national à la plume des vainqueurs.
Comme le rappelle Michel-Rolph Trouillot, dans Silencing the Past « tout récit historique est un faisceau de silences particuliers » : toute narration officielle tait des faits, efface des acteurs, selon l’angle choisi par ceux qui contrôlent l’écriture, l’archivage et la diffusion. D’où la nécessité de croiser anecdotes, chants et proverbes avec d’autres matériaux — archives, linguistique, enquêtes anthropologiques — en tenant compte des conditions de collecte, afin d’éviter l’anachronisme.
Enfin, malgré ses fragilités, écarter l’oralité serait une faute : elle conserve parfois ce que l’écrit tait et restitue une histoire « par le bas », celle des lakou et des gens ordinaires. Mais elle exige nuance et prudence : la mémoire n’est pas une preuve. Comme pour tout document, les témoignages oraux doivent être pris avec des pincettes, examinés, recoupés et interrogés tant à travers leurs déformations que leurs silences.
Sources bibliographiques:
Je ne suis pas historien, mais je revendique une posture critique : lire, recouper, exiger des preuves. Selon mon humble avis, le doute critique, dont je suis pétri, n’attaque pas l’Histoire ; il la protège.
Je tiens d’abord à saluer celles et ceux qui, portés par les avancées technologiques — numérisation d’archives, intelligence artificielle, bases de données, enregistrements désormais accessibles, cartographies, croisements rapides des sources — élargissent le champ de la recherche historique. Ces outils nous permettent de faire dialoguer, avec une puissance inédite, des matériaux longtemps dispersés : l’écrit, le matériel, l’oral.
C’est précisément cette oralité — que je ne rejette pas, mais que je questionne — qui constitue le fil conducteur de ce propos : car ses fragilités tiennent d’abord à ce qu’aucun chercheur, témoin ou narrateur ne se défait totalement du prisme hérité, parfois déformant, de son éducation, de sa formation, de sa position sociale et des rapports de production dans lesquels il évolue. À cela s’ajoute une «bibliothèque » silencieuse, mais déterminante : l’héritage oral, ses réflexes, ses loyautés, ses tabous.
Autrement dit, qu’elle soit orale ou écrite, la multiplication des sources ne neutralise pas automatiquement les postures. Elle ne dissout ni les automatismes intellectuels ni les récits commodes. Elle peut même, paradoxalement, servir à habiller de « scientificité » des hypothèses vieillies, parfois sanctifiées en dogmes, alors même que certaines sont déjà fragilisées par des travaux sérieux en anthropologie, en épistémologie historique, en psychologie et dans d’autres disciplines connexes.
D’où l’exigence, aujourd’hui, de questionner la solidité de certaines « nouvelles certitudes » dont se targuent ces auteurs, car elles procèdent parfois — je ne veux pas dire souvent — d’écrits contestés, de produits, sélectionnés ou consacrés par les vainqueurs successifs, autant que d’une mémoire orale transmise dans des cercles fermés où l’accès aux sources reste inégal, parfois opaque.
Et il faut le dire : des récits, en circulant de génération en génération, charrient des filtres sociaux, des effets de maquillage, des glissements subtils ou pernicieux, capables de transformer une version circonstanciée en vérité réputée.
La tradition orale, par nature, est mouvante : chaque conteur y imprime sa sensibilité; le récit se réajuste selon le temps, le lieu, l’auditoire. L’après-1804, par exemple, a durablement reconfiguré la mémoire collective : l’assassinat de Dessalines en 1806 ouvre la fracture entre l’Ouest républicain et le Nord monarchique, et chaque camp impose sa propre lecture, forgeant un récit national à la plume des vainqueurs.
Comme le rappelle Michel-Rolph Trouillot, dans Silencing the Past « tout récit historique est un faisceau de silences particuliers » : toute narration officielle tait des faits, efface des acteurs, selon l’angle choisi par ceux qui contrôlent l’écriture, l’archivage et la diffusion. D’où la nécessité de croiser anecdotes, chants et proverbes avec d’autres matériaux — archives, linguistique, enquêtes anthropologiques — en tenant compte des conditions de collecte, afin d’éviter l’anachronisme.
Enfin, malgré ses fragilités, écarter l’oralité serait une faute : elle conserve parfois ce que l’écrit tait et restitue une histoire « par le bas », celle des lakou et des gens ordinaires. Mais elle exige nuance et prudence : la mémoire n’est pas une preuve. Comme pour tout document, les témoignages oraux doivent être pris avec des pincettes, examinés, recoupés et interrogés tant à travers leurs déformations que leurs silences.
Sources bibliographiques:
- Sylvie Vincent, « La tradition orale : une autre façon de concevoir le passé », Histoire Canada, mis en ligne le 3 juin 2021.
- Lux Éditeur, « Michel-Rolph Trouillot : une autre approche de l’Histoire » (texte de présentation / notice critique, reprenant notamment l’idée des « silences » dans Silencing the Past), republié en octobre 2025.
- Bibliothèque nationale de France (BNF) – Patrimoines partagés (France–Amériques), page « Jean-Jacques Dessalines et l’Indépendance d’Haïti », texte signé par Carolyn Fick (mentionnant l’assassinat de Dessalines le 17 octobre 1806).
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