Dans la nuit du 23 au 24 août, à Kenscoff, au moins 47 personnes ont été tuées, dont cinq enfants, selon le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH). Vingt-deux d'entre elles, a rappelé le Secrétaire général de l'ONU, ont été exécutées dans l'enceinte d'une église où elles cherchaient refuge. Deux semaines plus tard, le massacre glisse déjà vers l'oubli dans l'imaginaire collectif, et les morts confisqués par la statistique attendront peut-être longtemps que justice leur soit rendue.
Entre-temps, responsables publics et aspirants au pouvoir, personnages parfois anormalement confondus, répètent que s'inscrire pour voter relève du « devoir citoyen ». La formule tourne en boucle jusqu'à devenir une évidence, puis ramène le citoyen à sa carte électorale ou à sa fiche dans le nouveau registre institué à cet effet.
J'ai appris à me méfier des mots coupés de ce qu'ils désignent. Celui de « citoyen » conserve tout son contenu : la Constitution amendée le fonde sur « la réunion des droits civils et politiques » (article 16). Son référent, lui, se dérobe. Le citoyen qu'elle dessine, titulaire de droits effectifs, devient introuvable sur une large part du territoire. Il reste un homme, une femme qui circulent difficilement, n'arrivent pas à se soigner, tout en envoyant leurs enfants à l'école, en souhaitant, quand ils ne prient pas, qu'ils rentrent tous vivants.
Le vote figure bien parmi les devoirs civiques énumérés à l'article 52-1, lequel précise qu'il s'exerce « sans contrainte ». Ce devoir, je le tiens pour légitime. Cependant, le discours public entretient une asymétrie : l'obligation de l'électeur y est martelée, tandis que celle de l'État demeure déclarative. L'article 19 impose pourtant à ce dernier l'« impérieuse obligation » de garantir les droits à la vie, à la santé et au respect de la personne humaine même après son décès. Voilà la créance que chaque Haïtien détient avant d'entrer dans l'isoloir.
Aussi je rappelle au gouvernement les obligations dont dépend le crédit de son injonction : protéger la vie, à Kenscoff comme partout ailleurs ; reprendre les territoires qu'il a avoué avoir perdus ; rouvrir les routes et les écoles ; permettre aux familles déplacées de rentrer dans leurs foyers ; faire en sorte que s'inscrire, contester, voter puis regagner son domicile cessent d'être un pari sur la survie.
Aux candidats, je dirais que l'appel convenu à « aller voter » ne saurait tenir lieu de programme. Dites-nous comment vous comptez restituer à la citoyenneté sa substance : sécurité, justice, état civil, services publics, éducation, santé, liberté de circulation, égalité devant l'administration.
Être citoyen, c'est détenir des droits que l'État a le devoir de rendre effectifs et exercer un vote qui puise son autorité dans cette effectivité. Être citoyen en Haïti consiste aussi à exiger, lorsque la République a failli, qu'elle rende à toutes les victimes de massacres leur nom, leur visage et la justice..
C'est à cette aune que devrait se mesurer la valeur de l'appel à voter.
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