QUOIQUE MORT, VIVE LE TENNIS HAÏTIEN ?

Ces talents haïtiens qui manquent à l’appel du tennis mondial

image principale de l'article QUOIQUE MORT, VIVE LE TENNIS HAÏTIEN ? dans le blog MT1969 de Michelson Thomas

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Aucun joueur haïtien n'a figuré ni dans les qualifications ni dans le tableau final de l'Open d'Australie 2026.

Dans d'autres pays, le sport s'appuie sur une chaîne continue : tournois scolaires, clubs locaux, compétitions municipales, académies, puis circuits fédéraux et internationaux. Et il y a Haïti, où la pratique sportive semble constamment en apnée. Le tennis est le parfait exemple de cette traversée du désert où, depuis la parenthèse Ronald Agénor — ex‑n° 22 mondial en 1989 — le pays n’a plus été capable d’exister au plus haut niveau.
La réalité est brutale : aucun athlète formé localement n’a jamais réussi à franchir les portes d’un tableau final de Grand Chelem. Naomi Osaka, quadruple championne en Grand Chelem, certes née d’un père haïtien, a été entièrement formée à l’étranger et représente le Japon, pays de sa mère.

Ce rappel n’est pas anecdotique : il traduit l'effondrement d'un écosystème, la disparition progressive des structures qui permettent à un potentiel individuel de devenir performance collective.

Le nom de Ronald Agénor reste la référence absolue du tennis haïtien. Recordman de victoires pour Haïti en Coupe Davis, il a apporté au pays un prestige rare sur les courts internationaux. Au milieu des années 1990, une rencontre de Coupe Davis s’était même disputée au Cercle Bellevue, à Pétion‑Ville, avec Agénor en figure de proue — un moment fossilisé encore évoqué par des passionnés nostalgiques d’une promesse non tenue.

Autour de lui, quelques joueurs ont porté les couleurs nationales : Joël Allen, Patrice Baker, Olivier Sajous, Bertrand Madsen, Laurent Lamothe puis, plus récemment, Christopher Bogelin, Adler James Germinal, Luckens Dorcely et Jayven Andrew Jean‑Baptiste. Mais cette nouvelle génération a évolué en marge des circuits majeurs, confinée aux divisions inférieures de la Coupe Davis et aux tournois amateurs, sans tremplin structurel vers les niveaux supérieurs.

Le tennis haïtien ne manque pas de talents. Il manque d’infrastructures sportives adéquates. Les courts publics sont rares, souvent délabrés, et l’accès aux équipements et au matériel idoine demeure un privilège. L’École nationale des talents sportifs (ENTS) de la Croix‑des‑Bouquets a perdu sa vocation d’incubateur, ayant symbolisé des dérives institutionnelles, avant sa fermeture, laissant derrière elle des installations abîmées. Le centre Dadadou, financé dans le cadre de dépenses liées aux fonds PetroCaribe, illustre un paradoxe haïtien aux préoccupations à la fois équivoques et révélatrices : des fonds mobilisés, des infrastructures annoncées, mais des terrains sportifs à peine touchés. Dans le même temps, d’autres espaces sportifs stratégiques ont été fermés ou rendus inaccessibles, accentuant la fracture entre la Jeunesse et la pratique régulière du Sport.

Le tennis, tout comme les autres disciplines sportives, souffre d’un problème plus profond : l’absence de vision à long terme. Les politiques sportives successives privilégient l’événementiel plutôt que le structurant, au détriment d’une politique de formation, de détection et d’accompagnement continu des jeunes talents. Pas de circuit junior local scolaire établi, peu de tournois homologués, quasi-inexistence de passerelle vers les circuits ITF ou Challenger. Le constat est sans appel : les jeunes talents doivent quitter le pays dans un exil parfois ponctué par la dictature d’un quotidien qui étouffe les ambitions et réserve les opportunités à ceux qui disposent des moyens nécessaires.

L’ironie est cruelle : des responsables politiques de premier plan, familiers du tennis, n’ont pas réussi à transformer leur proximité en une politique structurante et à poser les bases d’un écosystème durable. La faute à l'instabilité chronique, à la gouvernance prédatrice, à l'absence de vision à long terme. Le sport reste une variable d’ajustement politique, et non une priorité stratégique.

La fédération haïtienne de tennis maintient, tant bien que mal, une sélection nationale qui continue pourtant d’exister : en groupe IV de la zone Amériques, elle aligne régulièrement de jeunes joueurs courageux. Leur engagement est réel ; leurs conditions de préparation, elles, restent précaires. Le maintien à ce niveau ressemble davantage à un acte de résistance et de ténacité individuels face au vide institutionnel.

Cette présence internationale a néanmoins une valeur symbolique dont des puristes et des perfectionnistes ne sauraient se contenter. Dans un pays façonné par « la geste de 1804 », où des Grenadiers-es ont inscrit la liberté dans l’histoire par la victoire, maintenir un lien, même ténu, avec le tennis mondial ne peut être une fin en soi. Ceux que d’aucuns qualifient d’exigeants ne réclament pas le symbolisme de la participation, mais des représentations qui se soldent par des victoires à l’international.

Pour cela, on a besoin de plus que de ces rares signaux positifs qui viennent du secteur privé et de la diaspora. Par exemple, l’académie soutenue par Naomi Osaka à Jacmel — un programme mêlant éducation et sport — tente d’offrir une alternative concrète avec une idée classique : former d’abord des jeunes équilibrés, puis des athlètes capables de rivaliser régionalement.

Même si cette initiative parvient à durer, pourra-t-elle devenir ce que le système public n’a jamais réussi à bâtir : une chaîne de formation cohérente, avec encadrement, méthodologie et exposition internationale ?La question mérite d'être posée. Les expériences de substitution par des initiatives privées, si elles soulagent ponctuellement, ne remplacent pas une politique publique. Aussi, le doute est-il permis.

Notre cri d’alarme : le tennis haïtien ne doit pas disparaître tant qu’il semble en sursis.

La renaissance du tennis haïtien, si elle advient, passera par trois leviers indissociables: des infrastructures adéquates accessibles, une gouvernance vertueuse et une continuité compétitive structurée. Le jour où un enfant haïtien pourra rêver, apprendre et progresser sans quitter son pays trop tôt, la parenthèse Agénor cessera d’être une exception pour devenir le prologue d’une histoire enfin écrite collectivement.

Jusque-là, le désert persiste. Et dans son silence, c'est toute une génération du mouvement sportif qui attend — ou émigre.


Références bibliographiques et sources (notes de bas de page)
  1. Ronald Agénor — Wikipédia (classement ATP et carrière).
  2. Équipe de Coupe Davis d’Haïti — Wikipédia (statistiques, joueurs et historique).
  3. Le Nouvelliste — Participation d’Haïti à la Coupe Davis 2024.
  4. TennisHaïti — Sélections haïtiennes en Coupe Davis (qualifications).
  5. Le Nouvelliste — État des installations sportives à l’ENTS (Croix‑des‑Bouquets).
  6. AyiboPost — Rénovation inachevée du centre Dadadou (Fonds PetroCaribe).
  7. Haïti-Tempo — Déclin des infrastructures sportives et du centre FIFA Goal.
  8. Naomi Osaka — Wikipédia (biographie et titres du Grand Chelem).
  9. Osaka Foundation / Sports & Learning Academy (mission et programme).
  10. Archives et témoignages sur la rencontre de Coupe Davis au Cercle Bellevue (Pétion‑Ville).

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